Quand il arrive à Lisichansk, dans l’est de l’Ukraine, le 13 juin dernier, Edward Karpov trouve deux enfants qui jouent dans l’herbe avec leurs vélos, à côté d’un bâtiment détruit. Il s’arrête et leur demande s’il peut prendre une photo. Intrigués par l’étrange camionnette bleue arborant l’inscription «Presse» en cyrillique sur le coffre, les enfants acceptent. Entre temps, des explosions éclatent à droite et à gauche. «Il y avait une détonation à chaque instant, raconte Edward, on ne savait pas si elles s’approchaient ou s’éloignaient. Les enfants, eux, n’avaient pas peur. D’autres personnes continuaient leur vie, comme si de rien n’était. L’un allait à la boulangerie, l'autre cuisinait sur le trottoir…» Après avoir pris la photo, Edward part développer l’image dans sa camionnette garée à l’abri des arbres, pour ne pas attirer l’attention des avions russes.
Edward Kaprov est né en Russie. Il avait seize ans quand le drapeau rouge est descendu pour la dernière fois du mât du Kremlin à Moscou, en décembre 1991. C’était la fin de l’URSS. Sa famille part s’installer en Israël quelques mois plus tard. C’est là qu’il tombe amoureux de la photographie. Il travaille en tant que photojournaliste depuis vingt ans. Ses sujets sont les pays post-soviétiques et Israël, ses deux patries. Quand Moscou attaque Kiev, le 24 février 2022, c’est un choc : «Trois de mes grands-parents sont des juifs ukrainiens. Mon cousin vit toujours à Kiev et beaucoup de mes étudiants en photo aussi. Je n’en revenais pas. C’était comme si on bombardait mes frères.» Il décide de partir voir cette guerre avec ses propres yeux.
Son premier voyage date de mars. Il part de Kharkiv, capitale de la République socialiste soviétique d’Ukraine de 1917 à 1934. Au début, le photographe russo-israélien prenait des photos journalistiques classiques. Mais il s’est vite rendu compte qu’il fallait travailler autrement. Entouré de milliers de photographes venus du monde entier pour suivre le conflit et conscient de la masse de photographies similaires produites, Edward décide de changer son approche visuelle. Il choisit un ancien procédé photographique qu’il avait utilisé pour un projet sur les frontières en Israël : l’ambrotype. Il s’agit d’une plaque de verre recouverte d’une couche de collodion iodé. Installée encore humide dans l’appareil, elle est développée et fixée tout de suite après exposition. L’image en négatif, associée à un fond noir apparaît en positif. Utilisé pendant les premiers gros conflits, de la guerre en Crimée du 1853 à la guerre civile américaine à la Commune de Paris, ce procédé a forgé notre premier imaginaire de la guerre, estime Kaprov. «Produire des images de ce type aujourd’hui me permet de nous questionner sur le passé et le présent et nous interroger sur ce qui a changé…ou pas. Malheureusement, j’ai l’impression qu’on fait la guerre comme avant et qu’on n’a rien appris...»

Martina Bacigalupo
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