Deux garçons, deux jeunes filles. Sont-ils frères et sœurs ? Pourquoi le plus jeune porte-t-il une tenue militaire ? Cette image est une des plus anciennes photos des albums de famille de l’Iranienne Nazli Abbaspour, 47 ans. Le cliché ne comporte ni lieu ni date. L’identité des personnes et le pays restent un mystère. Au bord du tirage, un indice, une petite inscription à moitié effacée révèle des caractères cyrilliques. Sommes-nous en Azerbaïdjan, pays d’origine du grand-père de Nazli, où l’Union soviétique a imposé l’alphabet russe en 1939 ? La photo est-elle prise à cette époque, ou date-t-elle du tournant du XXème siècle, quand le pays faisait partie de l’empire russe ?

Nazli n’a plus de famille à qui poser ces questions, ses parents et ses grands-parents étant morts. Les enfants pourraient être la mère ou le père de Jafar Aliof, son grand-père. «Il avait migré d’Azerbaïdjan en Iran, probablement à la suite de l’incorporation de son pays à l'Union soviétique», croit savoir la photographe. «Il était encore adolescent quand il a épousé ma grand-mère.» Nazli doit se contenter de suppositions. Les personnes photographiées pourraient tout aussi bien être des amis de la famille.

Finalement, pour la photographe iranienne, cela n’est pas si important de connaître l’identité de ces personnes. Ces images sont pour elle l’occasion de mener une quête plus intime autour de la mémoire, de la transmission. À travers la manipulation de ses anciens albums de famille, elle explore «la relation du présent avec le passé, le lien avec les ancêtres, l’idée de réincarnation.» En superposant aux photos des images colorées de papillons, elle réinterprète l’ancienne croyance familiale, à laquelle étaient attachées sa mère et sa grand-mère, selon laquelle, après la mort, l’âme migre dans un autre corps. «Avec ses deux vies, le papillon est le symbole ultime de la métamorphose et de la renaissance», explique Nazli. «Superposer cette image à ces photos est ma manière de relier présent et passé, morts et vivants. Un processus de connaissance et de reconnaissance de moi-même dans des visages lointains.» Comme celui de ces mystérieux inconnus.
Martina Bacigalupo

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