«Quand je commence cette série, Zelie a 2 ans. Tous les jours elle se rue à la porte et appelle : “Maria ! Mariaaa ! Yaya !” Si Maria ne répond pas assez vite, ma fille se jette à terre. Malgré ce tapage matinal, les voisins ont sacré notre palier le plus cool de l’immeuble.»
À l’été 2010, Séverine Sajous pose ses valises au quatrième étage d’un immeuble de la rue Tanger, à Barcelone. Sur le même palier vivent «Tichou» et Maria, un couple de septuagénaires. Séverine leur cuisine des gâteaux, trop cuits, qu’ils acceptent avec déférence. Cette paisible vie de voisinage est bouleversée quand, après cinquante-trois années de mariage, Tichou s’éteint. Derrière la porte close de son cinq-pièces, le poids du deuil écrase Maria, à qui son fils unique rend rarement visite. La porte de Séverine aussi ne s’ouvre plus que par intermittence : la Française a quitté son emploi de comptable pour devenir photojournaliste.
Elle découvre Calais, où elle vit six mois dans le plus grand camp de réfugiés d’Europe ; puis fait escale à Beyrouth, en 2017, où elle tombe enceinte. Le père, Ahmed, est égyp- tien. La belle-famille fait pression pour que le couple se marie, la photographe refuse, l’histoire d’amour implose. Dans son immeuble barcelonais, Séverine sera donc la «Française excentrique», mère célibataire du quatrième étage. Une situation sur laquelle chacun de ses proches a un avis. Tous, sauf Maria. «Je suis là», lui dit-elle simplement. Car Séverine lui rappelle les choix auxquels elle fut confrontée. Sous l’Espagne franquiste, Maria, enceinte de Tichou, choisit de l’épouser pour échapper au déshonneur. Elle aimera fils et mari, mais y sacrifiera une partie de sa liberté. Elle tiendra cependant à être une femme moderne, travaillera pour des entreprises d’électroménager.
Maria tient parole. Quand Séverine rentre de la maternité serrant contre elle sa fille, Zelie, 2 kilos à peine, c’est elle qui l’accueille, en haut des marches de carrelage gris. «Grâce à elle, je n’ai jamais eu le sentiment d’être mère célibataire. Quand je pars en reportage pour quelques jours, je lui confie ma fille. Elle est mon contact d’urgence à la crèche. Les mauvaises langues de l’immeuble lui disent qu’elle se fait avoir, mais elles ne peuvent pas comprendre notre trio amoureux.» Les portes de leurs appartements ne se refermeront plus, retenues par des cales de fortune et par ce nouvel amour partagé.

Fériel Naoura
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