Qui est ce couple et dans quel coin du Royaume-Uni passe-t-il ses vacances ? Lorsque l’artiste britannique Lee Shulman achète par hasard une boîte de vieilles diapositives couleur, il est fasciné par cette masse d’images d’inconnus. «L’important, dit-il, ce n’est pas de savoir qui sont ces gens, mais ce que ces images racontent». Il démarre «The Anonymous Project», un inépuisable fonds de photographies amateur des années 1950 à 1980, collecté dans les brocantes et complété par des dons.
 
Journaliste à la BBC, Kirsty Lang commentait cette image pour 6Mois en mars 2018 :
 
«Quand je regarde ces photos des années 1960, je me souviens d’une Angleterre antérieure à son entrée dans le “Marché commun”. Nous étions encore une nation insulaire, et l’Europe était “le continent”. C’était l’époque où les hommes portaient toujours une cravate, même à la plage, où l’on ne vendait nulle part des pâtes ou de l’huile d’olive (sauf en pharmacie), et où l’on entendait rarement un accent étranger dans les magasins ou dans les cafés. Ce qui me frappe, c’est à quel point tous les gens sont blancs, et aussi les voitures qu’ils conduisent. À l’époque, nous fabriquions des choses, il y avait des usines. Nous avions des voitures avec des noms comme Morris Oxford ou Austin Cambridge. Mon grand-père avait une Rover dont il était incroyablement fier. Au volant de ce qui était le véhicule préféré́ des directeurs de banque en province, il nous emmenait faire un tour le dimanche après-midi. Il n’y avait pas de destination particulière. C’était une récompense en soi de s’installer sur les sièges en cuir en suçant des bonbons acidulés. On roulait à travers la campagne, on s’arrêtait pour prendre le thé et grignoter des biscuits sur le bord de la route et, quand on avait de la chance, pour acheter des glaces sur le chemin du retour.
 
Les pique-niques étaient une activité très appréciée le week-end, que nous attendions avec impatience, nous les enfants. En ce temps-là, il n’y avait pas grand-chose à faire, pas de jeux sur ordinateur, pas de films en streaming, et il ne passait pas grand-chose à la télé. La perspective de manger en plein air avait quelque chose d’enthousiasmant. Les enfants aidaient à préparer le panier en osier, avec le thermos de thé et des gobelets en plastique assortis. Le repas se composait de sandwichs au pain de mie, au jambon ou au concombre, d’œufs durs, de chips et de l’omniprésente tourte au porc. Il y avait peu de légumes ou de fruits en dehors des pommes anglaises. Mon grand-père avait dans le coffre de sa voiture quelques chaises pliantes en aluminium, où prenaient place les adultes. Nous autres, nous nous asseyions sur la couverture, en général un plaid rouge, comme celui de la photo du couple âgé devant la voiture rouge (je suis surprise par cette Renault, chose très rare à l’époque).
 
Pour comprendre le Brexit, il faut comprendre cette nostalgie. C’est la vieille génération qui a voté pour quitter l’Europe, les jeunes voulaient y rester. Ils ont grandi avec des voitures allemandes, françaises et suédoises sur les routes, avec des pâtes et de l’huile d’olive au supermarché du coin, avec les plombiers polonais et les barmaids espagnoles. Ils n’ont pas le souvenir d’une Angleterre presque entièrement blanche, où l’on n’entendait jamais un accent étranger.
 
[Sur ces vieilles images], tout le monde a l’air mal habillé, avec des couleurs qui jurent, des imprimés à fleurs, des pulls mal fichus et des chaussettes dans les sandales. L’intérêt des photos de famille, c’est qu’elles reflètent les moments heureux comme les mariages, les vacances, sans montrer la pluie, la nourriture infecte ou les panneaux “Les Noirs et les Irlandais ne sont pas admis” sur la façade des hôtels du bord de mer. Bien sûr, mon enfance m’inspire une certaine nostalgie. Mais j’espère que le Brexit ne nous fera pas revenir à la Petite Angleterre de cette époque.»
 
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