Depuis 2019, Karim El Maktafi photographie les jeunes Italiens de la deuxième génération, nés ou élevés en Italie de parents étrangers, comme lui. Ils sont 1,3 millions, dont les trois quarts sont nés sur le territoire italien. Les deux tiers vivent dans les régions du nord, selon l’Institut national de la statistique (Istat). On les appelle les «2G», comme deuxième génération. «C’est autant un travail sur eux que sur moi-même» avoue le photographe. Son père a quitté le Maroc au début des années 1980 et s’est installé au bord du lac de Garde, dans la province de Brescia. Sa mère l’a rejoint avec leur fils aîné́ et Karim est né en Italie quelques années plus tard.
Quand Karim obtient la nationalité italienne grâce à la naturalisation de son père, il a quatorze ans et c’est la fête : il peut enfin voyager sans restrictions, trouver plus facilement un logement, voter à sa majorité. Mais cela ne permet pas de répondre à la quête intime qui l’habite encore aujourd’hui : «En grandissant, je me suis souvent demandé qui j’étais. Ça fait trente ans que je tente de trouver une réponse.»
Il se met à explorer l’identité fragile des 2G. Son appareil argentique lui permet un rythme plus lent. «J’aime l’attente, le silence, la curiosité des jeunes qui ont rarement vu un appareil photo avec pellicule.» Après trois ans et trente-cinq portraits, le travail de Karim est toujours en cours : «J’aimerais poursuivre jusqu’à ce que la loi sur la nationalité́ de 1992 soit enfin reformée.» Cette loi, très restrictive, limite l’accès à la nationalité pour ces jeunes, même s’ils sont nés dans le pays. Au 1er janvier 2018, 80% des jeunes de la deuxième génération n’avaient toujours pas la nationalité́ italienne. «Nous sommes dans un pays d’immigration récente, on a encore du mal à concevoir que des Italiens soient d’origine étrangère ou d’une couleur de peau différente.» Interrogés par l’Istat sur leur sentiment d’appartenance, 38% entre eux déclarent se sentir italiens et 33% affirment se sentir étrangers. Le sociologue Vittorio Lannutti parle d’une «génération suspendue entre deux cultures.» Karim raconte son identité partagée : «Ma part marocaine s’exprime à la maison : la famille, le“darija” – l’arabe dialectal – que je parle avec mes parents, la nourriture, la déco. À l’extérieur, c’est ma part italienne : mon cercle social, la musique ou la cuisine.» 
Trouver un chemin entre ces deux parts de soi n’est pas facile. C’est un parcours complexe, une négociation quotidienne. Le travail de Karim nous raconte cette complexité. L’un des jeunes qu’il a photographié lui a confié que faire partie de la deuxième génération, c’est «être un visionnaire du monde à venir, créer des ponts entre des territoires, des hommes et des femmes radicalement différents.» Comme Omaima, avec son hijab sur la tête et son skateboard sous le pied.
Martina Bacigalupo avec Cécile Debarge
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