«Le 24 août 2016, la fête nationale célèbre l’indépendance ukrainienne. Dans le centre de Kiev, des militaires en permission se baladent. Près de ce couple, une statue grise symbolisant l’amitié entre l’Ukraine et la Russie a failli être repeinte aux couleurs de l’arc-en-ciel pour la Gay Pride. Les apprentis peintres ont été interrompus juste avant.» Le photographe Rafael Yaghobzadeh raconte son image. Deux ans avant cette photo, il est déjà à Kiev quand la révolution de février 2014 chasse du pouvoir le président prorusse Viktor Ianoukovitch. Un épisode réprimé dans le sang.
 
Au moment de la photo, en 2016, le photographe est parti à la rencontre de la «génération Maïdan». Ils avaient 20 ans entre novembre 2013 et février 2014. Ils n’avaient connu qu’un État corrompu, ils voulaient jeter dehors les criminels. Ils n’avaient rien à faire du passé soviétique de leurs parents, ils voulaient l’Europe et son marché. Le photographe les a suivis lorsqu’ont éclaté, quelques mois plus tard, la crise de Crimée et la guerre du Donb­­ass. Ces jeunes ont été envoyés à l’Est du pays pour reprendre la région aux indépendantistes prorusses.
 
À l’époque, après avoir été témoin du pire, le photographe voulait raconter autre chose que la guerre et la crise économique, il souhaitait se perdre dans des ruelles de Kiev, comprendre une ville en mouvement, une jeunesse qui veut aller de l’avant. Ici ou là, on réhabilite une friche industrielle, on lance une start-up, une chaîne de restos. «Quand je me suis rendu place Maïdan, un immense panneau publicitaire recouvrait la maison des syndicats, brûlée pendant la révolution, en géant s’affichait : "Freedom is our religion"», la liberté est notre religion. 
 
Alors que la guerre entre la Russie et l’Ukraine entre bientôt dans son huitième mois, Rafael Yaghobzadeh s’est rendu à plusieurs reprises en Ukraine depuis l’attaque du 24 février par la Russie. Kharkiv, Boutcha, Kiev, Izioum… il sillonne le pays. Et cette fois encore, il tente un pas de côté. Du haut de ses 31 ans, il se demande : «si j’étais jeune dans un pays comme l'Ukraine, dont l'indépendance est menacée, qu’est-ce que je ferais ?» Épaté par cette jeunesse créative, accomplie, fêtarde, insouciante malgré tout -qui reconstruit des maisons bombardées sur fond de musique techno-, il part à sa rencontre. «Il y a une unité, une solidarité, une curiosité, c’est bluffant.»
 
La place où il avait pris cette photo, endroit prisé de la jeunesse car proche des universités, a été bombardée il y a quelques semaines, une des pires frappes russes depuis le 24 février. Une des amies de Rafael est restée terrée dans un abri pendant deux jours en attendant la fin des bombardements. «Elle va bien. D’autres amis essaient de continuer à travailler.» La statue grise qui datait de l’époque soviétique, elle, est tombée il y a longtemps. Elle avait été déboulonnée fin avril par les autorités de Kiev devant les caméras du monde entier.
Marion Quillard et Sonia Reveyaz

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