Tout commence quand la photographe Mika Sperling voit sa fille assise sur les genoux de son beau-père, en 2019. C’est un moment ordinaire entre un grand-père et sa petite fille, mais la photographe allemande se crispe. Cette image innocente lui renvoie d’un coup celle de son enfance, à côté de son grand-père : une image «empoisonnée.» Avec ça, surgit une profonde et ancienne douleur.
 
«Mon papa est décédé quand j’étais petite, donc mon grand-père a pris une place importante dans ma vie, raconte Mika. Il m’a enseigné à jouer aux échecs et on passait beaucoup de temps ensemble.» C’est là que l’abus commence, il va durer des années. Au début, Mika n’en parle à personne. «Je voulais le dire à ma mère, mais j’avais peur qu’elle ne me croie pas» raconte l’allemande. «Moi non plus je n’y croyais pas, j’aimais mon grand-père. J’étais partagée entre amour et haine.» Vers ses 11 ans, elle se sent mal à l’aise près de lui et elle commence à refuse de l’approcher. Lui, photographe amateur, continue à prendre des photos d’elle et à lui offrir des tirages. «Je n’ai jamais mis ses tirages dans mes albums de famille, avoue l’allemande. Je les gardais dans une boite à côté.»
 
Mika ressort ces clichés en 2020. Elle commence à en faire des collages, en découpant la silhouette de son grand-père comme dans cette image. «J’ai utilisé sept couleurs dans ce travail, car nous étions sept filles à être abusées par lui, précise-t-elle. Ma couleur, c’est le violet.» D’autre images sont carrément retournées, pour ne pas dévoiler l’identité des autres filles. En dessous de ces rectangles blancs, des descriptions minutieuses nous font imaginer les scènes de ces photos de groupe. Puis Mika retourne sur le chemin entre la maison de l’enfance et l’habitation du coupable, aujourd’hui décédé. Plusieurs fois elle tente d’appuyer sur la sonnette de la porte pour demander aux nouveaux occupants de voir l’intérieur, mais elle n’y arrive pas. «C’est en approchant mon doigt de la sonnette qu’un souvenir que j’avais oublié est remonté à la surface, avoue-t-elle. Quand je touchais le bouton, j’espérais toujours que ma grand-mère soit là aussi, pour ne pas le trouver seul…»
 
Dans une des dernières promenades, Mika amène avec elle Robin, sa fille de 3 ans. Elle photographie les espaces, puis sa petite main. Cette photo s’intitule «Avec toi, à 55 mètres.» Ce sera la dernière photo de cette tentative à la fois fragile et courageuse de se réconcilier avec son passé.
Martina Bacigalupo
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