«Jusqu’ici j’avais réussi à protéger la petite, pour qu’elle ne voie pas le monstre qu’est son père. Il voulait que j’avorte. Au quotidien, il ignore notre fille, ou la trouve moche, la traite de sorcière. Un jour, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas de père, car “les pères sont mauvais”.»
 
New York, mars 2020. En plein confinement, Ninoska livre au téléphone son calvaire de femme victime de violence domestique. Au bout du fil, la photographe Gaia Squarci suit jour après jour son combat pour rompre le cycle de la maltraitance psychologique que son compagnon exerce sur elle.
 
Pendant les premières semaines de la pandémie à New York, les cas de violences domestiques sont en hausse. Au début, la photographe essaye de joindre des victimes, sans y parvenir, car ces femmes n’arrivaient plus à communiquer avec l’extérieur. Grâce à une association, elle a finalement pu entrer en relation avec Ninoska, originaire de Saint-Domingue. La jeune femme est confinée dans le quartier de Washington Heights, avec ses filles de 4 et 18 ans, et un mari violent. Rester toute la journée dans la même maison exacerbe les tensions. 
 
La photographe entreprend de tisser un lien fort avec Ninoska, pendant un an, par échanges téléphoniques. Des mois plus tard, elle la prend en photo. «Chaque jour, mon mari a un comportement déplacé, raconte Ninoska au bout du fil. Je nettoie, il salit tout, en me disant que je suis là pour être humiliée. Si je résiste, il me lance : “Gagne ton pain, tu vis dans ma maison.” (Lui travaille dans une banque.) Je l’ignore. J’ai compris une chose : si je continue à pleurer, à m’apitoyer sur mon sort, je vais me détruire. Quand on parle de violence domestique, on pense toujours aux coups physiques, pas aux coups psychologiques».
 
À l’été 2020, Ninoska retrouve un travail, une procédure de divorce est en cours, et elle cherche un toit pour ne plus vivre avec son mari. «Je ne pense pas me remarier, raconte-t-elle alors à Gaia Squarci. Je ne veux plus que quelqu’un entrave ma vie et mon bonheur. Parce que, pendant quinze ans, j’ai tout enduré. Cette part de ma vie est mutilée. Je veux juste un foyer pour élever mes enfants, et je peux le faire seule.»
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Les violences contre les femmes ne sont pas une fatalité. Les Espagnoles sont deux fois moins nombreuses à mourir sous les coups de leur conjoint que les Françaises. Chez notre voisin, les féminicides ont baissé de 24 % en vingt ans. L’explication ? L’Espagne a mis en place un plan de lutte efficace, comme en 2004 avec la création de 107 tribunaux spéciaux consacrés aux violences conjugales, puis, après un viol collectif qui a bouleversé l’opinion en 2016, d’autres dispositifs sont mis en place : bracelets électroniques, numéros d’urgence, ou encore création d’un fonds d’indemnisation de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans, pour accorder des dommages à la hauteur des préjudices subis. La dernière évolution est un projet de loi baptisé «Solo si es si» («seul un oui est un oui») : le viol sera caractérisé dès lors que l’acte sexuel a lieu sans consentement explicite.

Sonia Reveyaz avec David Servenay​​​​​​​
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