«Ce monsieur s’est préparé pour la photo en arborant ses médailles de guerre. Sur la table du déjeuner pudiquement couverte de journaux, on distingue une cuillère en aluminium. Il n’y avait pas d’objet moins cher à cette époque.
Mandaté en 1994 pour réaliser à domicile les photos d’identité de ses compatriotes, l’Ukrainien Alexander Chekmenev s’emballe bien plus pour le hors-champ. Où subsistent les traces de l’époque soviétique.
Pour les photographes ukrainiens, 1994 est une année faste. Trois ans après l’indépendance du pays, les anciens passeports soviétiques sont devenus obsolètes, et 50 millions de personnes doivent renouveler leurs papiers nationaux. On se presse dans les studios pour obtenir sa photo d’identité. «En un été, les photographes professionnels ont pu s’acheter une voiture grâce à leurs revenus», se souvient Alexander Chekmenev. Le photojournaliste ukrainien, aujourd’hui habitué des pages du New York Times, est à l’époque sollicité par le centre social de Louhansk, dans la région minière du Donbass. Chekmenev met alors en place un studio itinérant dans sa ville natale. Pendant deux ans, il se rend dans les maisons des personnes trop âgées pour se déplacer et leur tire le portrait, accompagné d’assistantes sociales.
Un jour, il a une illumination : cet intérieur, ces vêtements, cette posture, voilà la vraie photo d’identité de ces oubliés. Faisant un pas de côté, il capture en couleurs ce qui aurait dû rester hors champ. Pas question de produire une mauvaise image, car la pellicule coûte cher : «Si, en entrant dans la maison, je ne voyais pas tout de suite un cadre pour un “passeport” plus large, je m’approchais, je prenais les plans fixes de la tête en noir et blanc, et c’était tout.» Les 36 clichés couleurs pris à l’insu des sujets mettent au jour une réalité cachée par la propagande soviétique : l’extrême pauvreté des aînés. «Mes photos s’opposent à la représentation officielle de la réalité en URSS.» Voyeur ? Il assume. «Je l’ai fait car il fallait le documenter.»

Irma Danysz avec Sonia Reveyaz
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